Situation en Ukraine : «Pour votre liberté et pour la nôtre»

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Tribune publiée avec Anna Garmash dans le journal Libération.

Situation en Ukraine : «Pour votre liberté et pour la nôtre»

Plus rien ne sera désormais comme avant. L’escalade tragique en Ukraine, qui a déjà conduit à la mort de centaines de civils, dont les 298 passagers du vol MH17, oblige l’Europe à repenser sa position face à Vladimir Poutine. L’objectif : défendre la paix et la liberté sur le continent. «Au lieu de la paix, nous choisissons la guerre. Au lieu de l’avenir, nous choisissons le passé.»

Les mots de l’écrivaine Svetlana Alexievitch publiés dansle Monde (1) ont un goût amer pour tous ceux qui, à l’intérieur et à l’extérieur de la Russie, se battent pour un pays plus libre, plus juste et plus démocratique. Il est vrai que depuis 2012, et, surtout, depuis l’escalade meurtrière en Ukraine, la situation en Russie est devenue irrespirable.

La société civile est sous pression de la «loi sur les ONG» qui en fait tous les jours des «agents de l’étranger».

Les directions des médias indépendants sont remplacées, l’une après l’autre, par des dirigeants loyaux au Kremlin. Les journaux qui résistent encore sont financièrement étouffés.

Les contestataires, ceux qui s’opposent à la guerre ou qui luttent pour les droits humains, sont désormais traités de «nationaux-traîtres» par Vladimir Poutine lui-même.

Et pendant ce temps, des représentants de l’opposition, comme Alexeï Navalny ou Sergueï Oudaltsov, sont assignés à résidence pour des affaires fabriquées, accusés de crimes imaginaires.

Le conflit en Ukraine est largement utilisé pour verrouiller le pays de l’intérieur. Ainsi, le 22 juillet, Vladimir Poutine a signé une loi renforçant les peines pour «appel au séparatisme». Concrètement, si vous contestez publiquement le fait que la Crimée doit appartenir à la Russie vous risquez désormais la prison. La position du Kremlin est aussi appuyée par ce que le sociologue Lev Goudkov du Centre Levada appelle «une propagande intensive et agressive, jamais connue même pendant la période soviétique». Sur les chaînes de télévision contrôlées par le Kremlin la désinformation de la population est quasi totale.

C’est ainsi que le pouvoir, dont l’élection était contestée par les manifestations massives de 2011 et 2012, a réussi à retrouver sa popularité qui dépasse désormais les 80%. Une popularité fragile, si l’on en croit le Centre Levada (2) qui prévoit une chute dans les sondages si la réalité sur le terrain ne correspond pas au projet politique de Vladimir Poutine.

Par ailleurs, au sein même de l’Union européenne, les soutiens de Vladimir Poutine se multiplient et prospèrent électoralement, comme l’ont montré les dernières élections européennes.

Le projet politique de Vladimir Poutine est aujourd’hui fondamentalement anti-européen. Ceux qui, au sein même de l’Union européenne, semblaient en douter il y a encore quelques mois sont aujourd’hui contredits par les faits.

Cette situation nécessite donc une réponse européenne qui doit être efficace et partagée par l’ensemble des Etats. Il s’agit tout d’abord de sanctions. Il est évident que pour être efficaces les sanctions européennes doivent toucher au cœur du régime de Vladimir Poutine : ses proches, ses soutiens financiers, les réseaux qui l’alimentent.

Le paquet de sanctions pourrait se regrouper au sein d’une «loi Magnitski européenne», du nom de l’avocat anticorruption assassiné en prison en 2009, et s’élargir aux comptes en banque, aux biens immobiliers et à toute autre propriété ou activité sur le territoire européen. Paradoxalement, la nouvelle «élite patriotique» du Kremlin aime passer ses vacances sur la Côte d’Azur et envoyer ses enfants à Oxford. C’est cette contradiction que les sanctions européennes doivent viser, sans pour autant s’éteindre à l’ensemble des citoyens russes.

Toucher le régime et ses proches sans faire souffrir le reste de la population est le meilleur moyen pour récréer du débat au sein de la société russe.

Au-delà des sanctions, il y a, bien sûr, la question des relations commerciales. Compte tenu de l’attitude belligérante de Vladimir Poutine, il paraît impossible de continuer à lui livrer des outils de guerre qui pourraient être utilisés contre des populations civiles aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur du pays.

La livraison des deux «Mistrals» à la Russie doit ainsi être suspendue et toute la relation stratégique avec la Russie repensée. L’ensemble des relations économiques doit aussi être revu pour ne plus servir les intérêts du Kremlin.

Ainsi, le rapport Corruption en Russie : éviter le piège, lutter contre le fléau (3) présenté par l’association Russie-Libertés, en mai 2014, indique que «le système corrompu alimente et renforce le régime en Russie».

Pour lutter contre ce fléau, le rapport préconise notamment d’accentuer les législations française et européenne en matière de lutte contre la corruption et de renforcer la transparence dans les relations commerciales de l’Union européenne avec ses voisins.

Dans le contexte actuel il est, bien évidemment, nécessaire de faire en sorte que la Russie contribue à faire toute la lumière sur le crash du vol MH17 et que le régime de Vladimir Poutine cesse toute aide – militaire, financière ou politique – à ceux qui déstabilisent l’Est de l’Ukraine. Mais ce n’est pas suffisant.

Les sanctions et pressions sur le Kremlin doivent d’abord viser à aider le pays de l’intérieur : exiger la libération des prisonniers politiques, obtenir le retrait des lois liberticides (dont la «loi sur les ONG»), demander l’arrêt des pressions sur les médias et la société civile…

Le nouveau pouvoir ukrainien doit aussi se montrer exemplaire : les droits et les libertés de tous les citoyens, et dont des minorités, doivent être préservées. Le nouveau pouvoir ukrainien doit aussi se montrer exemplaire : les droits et les libertés de tous les citoyens doivent être préservés.

De nombreux civils souffrent du conflit, l’Ukraine, avec l’aide de la communauté internationale, a l’obligation de les aider. «Pour votre liberté et pour la nôtre». C’est avec ce slogan que Natalia Gorbanevskaïa et «le groupe des sept» ont manifesté sur la place Rouge en 1968, alors que les chars soviétiques entraient dans Prague.

Aujourd’hui, ce message est important et encore d’actualité. Car, c’est en contribuant à l’essor d’une Russie libre, ouverte et démocratique que les nations européennes pourront de nouveau garantir la paix sur le continent. Car, c’est en proposant un projet de développement basé sur le respect des droits humains et des libertés de tous que l’Europe se renforcera à l’intérieur. Il est encore temps d’agir.

(1) http://mobile.lemonde.fr/idees/article/2014/ 07/21/une-russie-de-moins-en-moins-democrate_4460576_3232.html

(2) http://www.levada.ru/15-07-2014/reiting-vladimira-putina-mozhet-upast-osenyu

(3) http://russielibertes.files.wordpress.com/ 2014/05/rapport_corruption-en-russie-final.pdf

Alexis PROKOPIEV Président de l’association Russie-Libertés et Anna GARMASH Militante ukrainienne

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